"L’émergence est une notion éventail, qui va du plus simple au plus complexe, comme la démarche scientifique.
Premier niveau : ce qui devient visible, ce qui sort de l’eau ou de la terre. Une pousse végétale, une nouvelle île, une couche géologique émergent. Partie émergée de l’iceberg. On est dans la description, l’apparence, l’évidence. L’urgence simple d’une poussée : emergency.
Deuxième niveau : ce qui change (de forme, d’aspect) au passage d’un milieu à un autre. Le rayon lumineux se diffracte, la lumière blanche se décompose en son spectre : lois de l’optique, Descartes, spectroscope, etc. À ce même niveau, mais plus subtilement, quand un système franchit la frontière, non d’un milieu mais d’un état de l’environnement, une nouvelle forme du système émerge. L’eau liquide placée dans un congélateur se transforme en glace, ou en vapeur si on la chauffe suffisamment : lois de la thermodynamique. Dans un sens plus large et métaphorique, un pays placé dans des conditions favorables à son développement peut devenir un pays émergent.

Troisième niveau, celui de l’émergence forte. Un système apparaît qui ne semble avoir aucun rapport de causalité avec le système précédent, qui semble venir, donc, du néant. Par exemple, le vivant surgit là où n’existait que de la matière inerte. Ou encore émergence de la conscience. Il n’y a plus de lois pour saisir cette forme de l’émergence. Du moins pas de lois connues. Donc on en cherche, ou des modèles approchants, approximatifs. Par exemple pour les systèmes chaotiques (rendus célèbres par l’émergence d’un cyclone à partir d’un battement d’ailes), il a été démontré que leur évolution n’est pas calculable mais qu’il est cependant possible de prédire des voisinages de convergence (les attracteurs étranges analysés par Poincaré et Lorentz). Pour des émergences encore plus radicales que celles du chaos, la démarche scientifique le dispute à la croyance, à la religion, pour proposer, laborieusement, des hypothèses réduisant l’incertitude, permettant de cerner l’énigme.

Trois niveaux donc et qui mettent en évidence que ce qui émerge dans le monde suscite des formes correspondantes d’émergence dans l’esprit humain. Pour saisir les échanges et les métamorphoses entre le visible et l’invisible, il faut des moyens et des méthodes d’observation débouchant d’abord sur des « lois » empiriques et des « modèles » plus ou moins adéquats mais souvent suffisants pour des visées opératoires. Puis, il faut faire un saut, sortir de l’eau trouble de l’empirisme (l’émergence c’est, étymologiquement, un plongeon à l’envers, un saut de poisson volant) pour proposer un concept. Par exemple, le concept d’infiniment petit pour se débarrasser de la monade, cette croyance prenant la forme d’un postulat et qui a longtemps bloqué la pensée dans l’Antiquité grecque. Ces sauts, ces émergences mentales jalonnent ainsi tout le parcours vers la « vérité » scientifique, vérité relative puisque l’on sait qu’il n’existe pas de « raison » pouvant fonder la « raison » scientifique.
C’est pourquoi l’émergence d’un concept scientifique est finalement cousine de l’émergence qui caractérise toute création véritable. Un artiste, un écrivain, un philosophe créant un système de concepts, font émerger une autre façon de voir, de ressentir, de se représenter le monde. Percepts, affects, concepts disait Deleuze, autant d’émergences, de sauts, d’événements ou d’avènements, de catastrophes ou de singularités qui peuplent la vie de la pensée, sont la pensée même, pour tenter d’apporter des réponses aux énigmes du monde… ou d’autres énigmes."

Marc Guillaume