Philippe François : rigide comme un garde à vous ou un robot à tuer style full metal jacket ? On est loin de ça, en fait et je suis heureux, si tu me le permets de pouvoir tordre gentiment le coup à quelques clichés, qui ont la vie longue.
Tu peux me citer combien d’entreprises qui en 15 ans ont simultanément : divisé leurs effectifs au moins par deux, changé complétement leur mode de recrutement, changé de marché et de client, sans rupture de service ? Moi je peux te citer la défense, et l’armée de terre en particulier : suspension de la conscription en 95 qui nous a fait remplacer les appelés par des engagés volontaires (en CDD ou CDI), fermeture de nombreuses implantations, changement de menace et de mode opératoire (groupés face à l’est puis envoyés en mission sur tous les continents). L’année dernière, mutualisation du soutien au sein de bases de défense nouvellement créées, transfert d’unités (dont la mienne), rupture avec un système de soutien de l’homme (alimentation, hébergement, administration, back office RH etc…) qui datait d’un siècle !
Cela suppose une sacrée capacité à accompagner et à réussir les changements, il me semble !
Chacun les a vécus à son niveau, tout en continuant à faire son métier par monts et par vaux. J’ai pas entendu dire qu’on ne pouvait plus intervenir en Afrique, en Afghanistan ou ailleurs parce qu’on était en pleines restructurations ou déménagement.
La question, je crois, en termes de management, c’est de se demander pourquoi ça s’est bien passé. Là, notre expérience peut être à la limite du décoiffant (nous qui tenons aux coupes de cheveux nettes), et peut être transposable pour partie vers l’entreprise, s’agissant de certains principes.
VB : Oui mais on ne dirige plus l'entreprise de façon autoritaire, la qualité des relations humaines y prend de plus en plus d'espace et devient même incontournable pour assurer l'efficacité dans la durée, alors que dans l'armée, ce qui compte c'est l'autorité de la hiérarchie, point. Ton témoignage ne serait pas un peu anachronique ?
PF : Autoritarisme, non, autorité, oui. La discipline reste certes la force principale des armées. Repos ! Mais de quelle discipline parle-t'on ? Pas celle d’automates. Tu n’envoies pas dans des situations périlleuses des femmes et des hommes à coup de baguette. Ils choisissent de nous rejoindre et quand on y va, on y va ensemble. L’autorité formelle n’est qu’une des couches de l’autorité, qui vole en éclat en cas de coup dur, si il n’y a pas du respect mutuel, de la confiance dans la capacité de ses chefs à décider et à agir, de l’amitié aussi parfois. Elle se gagne lentement et se perd vite, si le chef n’est pas à la hauteur des attentes de ses « collaborateurs », à commencer sa capacité à gérer humainement leur carrière et leurs aspirations, bref à s’occuper d’eux.
Nos unités sont soudées par l’esprit de corps, cette force commune dont rêvent justement beaucoup d’entreprises, à travers l’émergence d’un esprit d’entreprise qui fédère les énergies dans un projet collectif. C’est un ciment puissant fait de but commun, d’Histoire et de d’histoires partagées, de relations affectives, bien au delà des relations de collègues de travail. L’humain ça nous connaît donc. Nous le pratiquons depuis des lustres. C’est notre carburant principal.
De plus l’institution n’est pas si pyramidale ; de nombreux silos s’y côtoient, en vertu d’une logique fonctionnelle, avec lesquels il faut composer et dégager des consensus, quand on veut faire avancer des dossiers. D’où un style qui s’apparente parfois plus au leadership (guider) qu’à une autorité formelle.
On est donc loin du « garde à vous repos », qui, je rassure les puristes existe encore bel et bien, mais qui n’est que la partie émergée d’un iceberg intéressant à explorer par le monde de l’entreprise, qui peut y trouver des idées, si nous prenons la peine d’être intelligibles, bien sûr.